Choisir une police arabe : la méthode en cinq étapes

Pour choisir une police arabe, commencez par votre projet, pas par la police qui vous a tapé dans l’œil : un mémoire, un faire-part, le logo d’une association et un site n’ont pas les mêmes besoins. Cette méthode suit cinq étapes, de l’usage à la licence. Tous les exemples viennent des 109 familles libres de notre catalogue, que nous avons toutes essayées sur les deux mêmes lignes vocalisées (un vers et une ligne de chaddas), c’est-à-dire écrites avec toutes leurs voyelles brèves.

Étape 1 : définissez à quoi servira le texte

Deux usages se partagent les polices arabes. Le texte courant se lit pendant des pages : il demande des formes régulières et un rythme calme. Le titrage ne compte que quelques mots, un titre, un nom ou un slogan, et peut donc oser davantage.

Avant d’ouvrir le moindre menu, faites la liste de ce que vous allez composer. Voici les projets que l’on nous décrit le plus souvent :

  • un mémoire ou un livret, surtout du texte courant avec quelques titres ;
  • un faire-part, deux prénoms en grand puis la date et le lieu ;
  • le logo d’une association ou d’un commerce, souvent en arabe et en français ;
  • une affiche de soirée ou de conférence, lisible de loin ;
  • un site ou une application, avec menus, boutons et paragraphes sur mobile ;
  • des fiches d’exercices pour enfants, en lettres très claires et souvent vocalisées.

Si vous avez à la fois des titres et du texte, prévoyez deux familles : l’une se lit, l’autre attire l’œil. Une troisième brouille presque toujours l’ensemble.

Étape 2 : reconnaissez les styles et ce qu’ils évoquent

Les polices arabes reprennent les grands styles de la calligraphie arabe, et un lecteur arabophone associe chacun à un contexte avant même de déchiffrer les mots. Notre catalogue classe ses polices sous dix styles, que voici réunis en quatre groupes.

Pour lire longtemps : naskhi et sans empattement

Le naskhi, خط النسخ (khatt al-naskh), est l’écriture que les enfants apprennent à lire et que l’on retrouve dans les romans, la presse et de nombreux corans imprimés. Amiri reprend les caractères de l’imprimerie de Boulaq, au Caire. Scheherazade New, publiée par SIL International en quatre graisses, a posé chaque voyelle de notre ligne d’essai au bon endroit.

Avec les polices sans empattement, les pleins et les déliés du calame (le roseau taillé du calligraphe) disparaissent : le trait garde la même épaisseur du début à la fin, un peu comme sur un panneau de signalisation. IBM Plex Sans Arabic en offre sept graisses, de 100 à 700, pensées pour les écrans et les documents techniques.

Pour marquer les esprits : coufique, thuluth, diwani, ruq’ah

Le coufique, الخط الكوفي (al-khatt al-kufi), anguleux et géométrique, rappelle l’architecture et le patrimoine. Reem Kufi en propose une version mushafi, construite sur une grille fatimide : elle tient bien un nom court ou une façade de boutique. Le ruq’ah, خط الرقعة (khatt al-ruq’ah), est l’écriture manuscrite de tous les jours ; Aref Ruqaa donne ce ton familier à une carte de vœux ou à un menu.

Le thuluth, خط الثلث (khatt al-thuluth), et le diwani, الخط الديواني (al-khatt al-diwani), sont les styles de l’apparat. Layla Diwani, de Mohammed Isam, est la seule police diwani du catalogue ; gardez-la pour les prénoms et les titres courts. Retenez qu’une police de ce type aligne les lettres sur une ligne : les compositions superposées d’un calligraphe restent hors de sa portée.

Les styles régionaux : nastaliq et maghrébin

Le nastaliq, خط النستعليق (khatt al-nasta’liq), est l’écriture usuelle de l’ourdou. En persan, on le réserve surtout à la poésie, aux titres et à la calligraphie, tandis que les livres courants sont composés en naskhi. Gulzar convient à un texte en ourdou ; un lecteur arabe, lui, ne s’attend pas à ce style dans un livre.

Le maghrébin demande une mise en garde, surtout si vous cherchez une police « comme au Maroc » ou « comme en Algérie ». Les deux polices classées maghrébines dans notre catalogue viennent de la tradition de Kano, au nord du Nigeria, et servent aux langues d’Afrique de l’Ouest. Aucune ne reproduit l’écriture maghrébine marocaine ou algérienne : pour cette identité-là, adressez-vous à un calligraphe.

Pour donner du caractère : titrage et manuscrite

Une police de titrage vit en grand et en peu de mots. Lalezar, inspirée des affiches du cinéma populaire iranien, n’a qu’une graisse très noire : idéale pour un titre, illisible sur un paragraphe. Côté manuscrit, Playpen Sans Arabic fait varier certaines lettres répétées dans un logiciel compatible, ce qui rend les supports pour enfants plus vivants.

Étape 3 : listez vos contraintes

Écran ou papier

Un mémoire imprimé supporte sans peine les contrastes d’Amiri ou de Scheherazade New, même en corps 12. Sur un téléphone, les traits fins s’amenuisent : pour des menus et des boutons, une sans empattement comme IBM Plex Sans Arabic reste nette. Un naskhi garde sa place à l’écran pour un article long, à condition d’une taille généreuse et de lignes bien espacées.

Une police d’origine persane ?

Plus de la moitié du catalogue, 57 familles sur 109, couvre aussi le persan, et plusieurs ont d’abord été dessinées pour lui. C’est le cas de Vazirmatn, de Saber Rastikerdar : neuf graisses de 100 à 900 et un latin dérivé de Roboto. Pour l’employer en arabe, trois vérifications suffisent :

  • la langue du texte est bien réglée sur l’arabe dans votre logiciel ;
  • le ي en fin de mot garde ses deux points et le ك son petit trait intérieur, que les formes persanes n’ont pas ;
  • les chiffres ٤ ٥ ٦ n’ont pas pris leur forme persane ۴ ۵ ۶.

Associer une police latine à l’arabe

Dans une même ligne, l’œil compare les deux écritures : celle qui paraît plus grosse ou plus noire est lue en premier, et l’autre a l’air ajoutée après coup. Le plus simple est une famille qui dessine les deux alphabets ensemble. Alexandria a ainsi été créée comme compagne arabe de la latine Montserrat ; ses neuf graisses contiennent leur propre latin, Montserrat restant une famille à part. Attention : 13 familles sur 109 n’ont même pas les lettres latines de base (A à Z), et pour les autres, vérifiez é, è, ê, à, ç, œ et les guillemets « ». Si vous ajoutez une police latine, choisissez-la du même esprit (à empattements avec un naskhi, sobre avec une sans empattement) puis corrigez les tailles : à taille égale, l’arabe paraît souvent plus petit.

Les graisses

Comptez les graisses (niveaux d’épaisseur : maigre, normal, gras…) dont votre mise en page a vraiment besoin. Beaucoup de polices calligraphiques ou de titrage n’en ont qu’une, comme Lalezar ou Layla Diwani : la hiérarchie viendra alors de la taille et d’une seconde famille pour le texte.

Étape 4 : testez avec vos propres mots

Une page de spécimen montre une police sous son meilleur jour ; votre texte, à sa vraie taille, la juge. En octobre 2026, nous avons composé les deux mêmes lignes vocalisées (un vers et une ligne de chaddas) dans les 109 familles, dans Chrome 156 sous Windows 11, et contrôlé sur le fichier d’origine les défauts de chadda et de liaison cités ici.

Préparez trois lignes avant de comparer :

  1. une phrase vocalisée qui contient des chaddas ;
  2. votre vrai titre ou votre vrai nom, en arabe et en français avec ses accents (« Élodie et Karim », « Café de l’Étoile ») ;
  3. une date, un prix ou un numéro de salle.

La chadda, شدّة (chadda), est le petit signe en forme de w qui double une consonne ; elle porte souvent une voyelle, et c’est là que les polices se trompent le plus.

Dans Changa, le signe double s’écarte de sa lettre. Dans Nika, la chadda saute sur la lettre d’avant et le mot devient faux : قَّلَ au lieu de قَلَّ. Le proverbe ci-dessous reprend le قَلَّ وَدَلَّ du banc : deux chaddas, toutes deux sur un lam final, lié dans قَلَّ, isolé après le د dans دَلَّ.

Le proverbe vocalisé خَيْرُ الْكَلَامِ مَا قَلَّ وَدَلَّ en quatre polices : chadda juste dans deux, mal placée dans Changa et Nika
Un même proverbe, quatre polices : la chadda et sa fatha sont justes dans les deux premières, flottent à côté de la lettre dans Changa ; dans Nika, la chadda passe sur la lettre précédente (Chrome 156, 26 octobre 2026).

Les autres pièges se repèrent d’un coup d’œil :

Ce que vous voyez Ce que cela veut dire
Les voyelles toujours à la même hauteur, même au-dessus d’un alif la police ne positionne pas ses voyelles ; c’est le cas de toute la famille Layla, Layla Diwani comprise
Un petit blanc après ا د ذ ر ز و rien d’anormal : ces six lettres ne se lient jamais à la suivante
Des lettres isolées partout la police n’a pas de formes de liaison ; c’est le cas d’une police de titrage persane du catalogue, dans Chrome comme avec son fichier d’origine
Un nastaliq aux lettres détachées la police exige Graphite, un moteur d’affichage que seuls quelques logiciels gèrent (Firefox, LibreOffice) ; Word et Chrome l’affichent en morceaux. C’est le cas d’un nastaliq de SIL du catalogue
Des voyelles qui touchent la ligne du dessus interligne trop serré : comptez de 1,8 à 2, davantage pour un nastaliq ou une police aux hampes très hautes
Un « é » ou un « ç » dans une autre police le latin de la police est incomplet

Testez enfin dans votre vrai circuit. Pour un mémoire, écrivez une page dans Word, exportez-la en PDF et ouvrez ce PDF sur un autre ordinateur, comme le fera la faculté ; dans Word, la police de l’arabe se règle à part, comme l’explique notre guide pour écrire en arabe sur Word. Pour un faire-part, faites le même essai avec le PDF destiné à l’imprimeur. Pas de clavier arabe ? Tapez votre texte en lettres latines ou en arabizi (l’arabe écrit avec l’alphabet latin et des chiffres, comme « 3la » pour على) dans notre clavier en ligne, puis collez-le dans l’aperçu de chaque fiche.

Étape 5 : vérifiez la licence

Une police que vous n’avez pas le droit d’utiliser est à écarter, si belle soit-elle. Notre catalogue n’en propose que sous trois licences, toujours avec leur fichier dans le zip : 92 familles sous SIL Open Font License 1.1 (OFL), 2 sous licence Apache 2.0, et 15 sous GPL avec exception police, issues des projets Arabeyes, GNU FreeFont et PakType. Trois questions reviennent sans cesse.

Puis-je m’en servir pour un logo ou un produit vendu ? Oui, sous les trois licences. L’OFL, qui couvre 92 familles, interdit seulement de vendre le fichier de la police seul.

Puis-je l’intégrer dans un PDF, un site ou une application ? Oui. Pour la GPL, c’est précisément l’exception police qui garantit que votre document ne passe pas sous GPL. Un détail technique peut toutefois gêner : le fichier de Layla Diwani porte l’indicateur d’incorporation fsType 2, dit « restreint », alors que sa licence OFL autorise l’incorporation. Les logiciels qui respectent cet indicateur, décrit dans la spécification OpenType de la table OS/2 (en anglais), peuvent refuser de l’intégrer au PDF ou la remplacer. Faites un export d’essai avant d’envoyer votre faire-part.

Puis-je la modifier ? Oui, avec des conditions. Sous OFL, la version modifiée reste sous OFL et abandonne tout nom réservé. Sous Apache, conservez la licence et signalez les fichiers changés. Sous GPL, si vous diffusez la police modifiée, elle reste sous GPL et ses sources l’accompagnent.

Pour les textes officiels, voyez le site de l’Open Font License et la FAQ de la GPL sur les polices (sites en anglais). Ces réponses ne remplacent pas un avis juridique : le fichier de licence fourni fait foi. Quant aux polices « gratuites pour un usage personnel » des sites de téléchargement, leur licence interdit le plus souvent l’usage commercial, donc un logo d’association qui vend des billets ou un site de client. Les polices de Windows et du Mac ont aussi leurs limites : notre guide sur la licence d’une police arabe les passe en revue, cas par cas.

Le guide de décision express

Trouvez la ligne qui ressemble à votre projet, essayez la présélection avec vos propres mots, puis élargissez à toutes les polices de la page correspondante.

Votre projet Style de départ Présélection La page qui réunit toutes les polices adaptées
Mémoire, livret, rapport naskhi Amiri, Scheherazade New polices arabes pour l’édition
Logo d’association ou de commerce coufique, ruq’ah ou sans empattement Reem Kufi, Aref Ruqaa polices arabes pour un logo
Faire-part de mariage diwani ou ruq’ah Layla Diwani, Aref Ruqaa polices pour faire-part et invitations
Identité en arabe et en français famille bilingue Alexandria, IBM Plex Sans Arabic polices arabes avec alphabet latin assorti
Site ou application sans empattement IBM Plex Sans Arabic, Vazirmatn polices arabes pour sites web
Fiches d’exercices pour enfants manuscrite ou sans empattement claire Playpen Sans Arabic polices arabes pour enfants
Affiche de soirée ou de conférence titrage Lalezar polices arabes pour affiches

Sur une affiche, réservez la police de titrage au titre : la date, le lieu et les tarifs se lisent mieux dans une seconde famille, plus sobre. Pour aller plus loin, notre sélection des plus belles polices arabes libres, testées une à une classe les meilleures familles par usage, avec nos notes d’essai.

Départagez vos deux finalistes

À ce stade, il ne doit plus rester que deux polices. Voici comment trancher :

  1. Affichez ou imprimez les deux côte à côte, à la taille où elles seront lues.
  2. Relisez votre phrase vocalisée : chaque chadda est-elle sur sa lettre ?
  3. Passez en revue vos accents français, vos chiffres et votre ponctuation.
  4. Exportez le PDF du mémoire ou du faire-part et rouvrez-le sur un autre poste.
  5. Ouvrez le fichier de licence du zip et vérifiez qu’il couvre votre projet.
  6. Demandez enfin à une personne arabophone de votre entourage ce que chaque police lui évoque.

Ce dernier avis, souvent spontané (« ça fait journal », « ça fait mariage »), reste le meilleur moyen de départager deux polices bien faites. Téléchargez ensuite la gagnante et suivez notre guide pour installer une police arabe sur Windows, Mac ou Linux.