L’arabizi : pourquoi on écrit l’arabe avec des chiffres (3, 7, 9…)
L’arabizi, c’est l’arabe écrit en lettres latines, avec des chiffres pour les sons que l’alphabet latin ne sait pas noter : 3 pour ع, 7 pour ح, 9 pour ق au Maghreb. Né sur des téléphones et des ordinateurs qui ne savaient pas écrire l’arabe, il a circulé par SMS, courriels et messageries, et sert encore à taper la darija, l’égyptien ou le libanais entre proches. Seuls le 3 et le 7 veulent dire la même chose partout : les autres chiffres changent d’un pays à l’autre.
L’arabizi en bref
Écrire « 3lach » pour علاش (pourquoi), « ch7al » pour شحال (combien) ou « 7abibi » pour حبيبي (mon chéri), c’est écrire en arabizi. Le mot viendrait de la fusion de arabi, عربي (arabe), et inglizi, إنجليزي (anglais) ; certains y entendent plutôt « Arab Easy », l’arabe facile. On dit aussi « franco-arabe », « franco » tout court en Égypte, ou « arabish ».

L’arabizi sert surtout à écrire les dialectes : darija marocaine ou algérienne, tunisien, égyptien, libanais, arabe du Golfe. L’arabe littéraire, celui des livres et des journaux, reste écrit en lettres arabes.
Que veut dire 3 dans un message en arabe ? Il note ع, l’aïn guttural de « 3arabi » ou de « ma3a salama » (au revoir). Le 7 note ح, le ḥâ, un h soufflé du fond de la gorge. Ces deux valeurs sont les mêmes dans les cinq pays de l’enquête de 2025 présentée plus bas. Pour les autres chiffres, tout dépend de qui écrit.
Pourquoi des chiffres ? Parce qu’ils ressemblent aux lettres
Pour les sons les plus éloignés du français, comme l’aïn, le ḥâ ou le qâf prononcé très en arrière, les premiers utilisateurs n’ont pas inventé de combinaisons de lettres : ils ont pris le chiffre qui ressemble à la lettre arabe.

- 3 est un ع vu dans un miroir, surtout dans sa forme de début de mot عـ.
- 7 reprend le trait supérieur de ح.
- 2 rappelle la petite ء, la hamza, ce coup de glotte qu’on entend au milieu de سؤال (« so2al », question).
- 9, avec sa boucle et sa queue, évoque un ق retourné.
- 6 imite la boucle et la hampe de ط, le ṭâ.
Seul le 5 échappe à cette logique : rien dans son dessin ne rappelle le khâ خ. On l’explique souvent par خمسة (khamsa), le mot « cinq », qui commence justement par ce son. L’apostrophe, elle, joue parfois le rôle du point qui sépare deux lettres sœurs, comme dans 3′ pour غ. En pratique, au Maghreb comme ailleurs, on tape plutôt « gh ».
Le tableau des chiffres
| Chiffre | Lettre | Exemple | En arabe | Sens |
|---|---|---|---|---|
| 2 | ء (hamza) ; aussi ق en Égypte et au Liban | so2al | سؤال | question |
| 3 | ع (aïn) | 3lach | علاش | pourquoi |
| 5 | خ (khâ) ; rare en Algérie, absent au Maroc | 5alas | خلاص | c’est fini, ça suffit |
| 6 | ط (ṭâ), surtout dans le Golfe | 6ayeb | طيب | bon, d’accord |
| 7 | ح (ḥâ) | ch7al | شحال | combien |
| 8 | غ en Égypte, au Liban et en Tunisie ; ه en Algérie et au Maroc ; ق dans une partie du Golfe | 8ali (plus souvent ghali) | غالي (Égypte) | cher |
| 9 | ق (qâf) au Maghreb ; ص dans le Golfe | 9dim | قديم | ancien |
Exemples de notre choix ; valeurs régionales tirées de l’enquête de 2025 et, pour le Golfe, d’une étude émirienne de 2003 et du quotidien The National (2013).
Maghreb, Égypte, Liban : chacun son arabizi
Si vous écrivez en darija, vous avez vos propres réflexes, et ils ne sont pas ceux d’un Cairote. Une enquête en ligne, menée du 9 juin au 31 août 2025 par Amr Keleg et cinq coauteurs, l’a mesuré : la plus vaste de ce type à ce jour, selon ses auteurs, publiée dans les Findings du congrès EMNLP 2026. Sur 189 réponses, 144 viennent d’Algérie, d’Égypte, du Liban, du Maroc et de Tunisie. Chacun devait écrire en arabizi une liste de mots de son propre dialecte, une quarantaine par dialecte. Le questionnaire existait en français, en arabe et en anglais ; la plupart des participants avaient entre 24 et 44 ans. Les auteurs ne prétendent pas représenter des pays entiers, et le Golfe n’y figure pas.

Parmi les cinq pays de l’enquête :
- Le qâf ق. Le 9 ne s’emploie qu’en Algérie, au Maroc et en Tunisie : « r9i9 » (fin, léger), « 9dim » (ancien). On y trouve aussi le g, comme dans « gal » (il a dit), et le q. En Égypte, on écrit 2 dans les mots du dialecte, comme « bet2ol » (tu dis), mais q dans les mots savants, comme « qanoon » (loi). Au Liban, on écrit 2, « r2i2 », ou on laisse tomber la lettre : « adim » pour قديم. Dans le Golfe, hors enquête, une étude émirienne de 2003 relevait au contraire 9 pour ص : là-bas, « 9alb » se lirait صلب (dur), quand un Marocain y lit قلب (cœur).
- Le khâ خ. Le 5 domine en Égypte, partage la place avec « kh » en Tunisie et au Liban, n’apparaît qu’une fois dans les réponses algériennes et jamais dans les marocaines.
- Le 8. Il note غ en Égypte, au Liban et en Tunisie, mais ه en Algérie et au Maroc. Le « 3′ » pour غ n’apparaît que chez les Égyptiens.
- Le chîn ش. « ch », héritage de l’orthographe française, s’emploie partout sauf en Égypte, qui écrit « sh ». Il domine au Maghreb, alors que les Libanais écrivent surtout « sh ».
- Autres habitudes. La hamza disparaît souvent dans l’arabizi algérien et tunisien. Le jîm ج devient souvent « dj » en Algérie et « g » en Égypte. Le ث devient presque toujours un simple t chez les Marocains.
Dans un second test, dix habitués de l’arabizi, deux par pays, ont jugé si chaque version d’une même phrase pouvait venir de leur pays. Sauf chez les Algériens et les Tunisiens, ils ont reconnu plus de 90 % des versions de leurs compatriotes.
D’où vient l’arabizi
Dans les années 1990, beaucoup de téléphones portables et d’ordinateurs vendus dans le monde arabe n’affichaient pas l’arabe, ou mal. Et même quand l’arabe était disponible, il coûtait plus cher : un SMS contient jusqu’à 160 caractères dans l’alphabet GSM à 7 bits, contre 70 seulement en caractères arabes, codés sur 16 bits (UCS-2). En 2009, l’équipe de Maren, chez Microsoft, situait au milieu des années 1990 le début de l’usage massif de l’arabe en lettres latines, en ligne et sur téléphone.
Les jeunes ont donc écrit leur dialecte avec ce qu’ils avaient sous les doigts. En 2002, Mark Warschauer, Ghada El Said et Ayman Zohry observent de jeunes cadres égyptiens écrire leur arabe en lettres latines dans les courriels informels et les discussions en ligne. En 2003, David Palfreyman et Muhamed Al Khalil décrivent la même pratique dans les messages instantanés d’étudiantes émiriennes, et montrent qu’elle est créative et sociale, pas seulement un pis-aller technique.
Les outils suivent : Yamli, qui transforme l’arabizi en lettres arabes pendant la frappe, est en ligne depuis le 15 novembre 2007. Onkosh, Yamli et Google proposaient déjà des versions en ligne quand Microsoft a lancé Maren, le 1er juillet 2009 ; Maren fonctionnait dans n’importe quel logiciel Windows.
L’arabizi est-il en train de disparaître ?
Tout dépend d’où l’on écrit. Dans l’enquête de 2025, ce sont les Égyptiens qui l’abandonnent le plus : 10 sur 33 ont arrêté, contre un ou aucun dans chacun des autres pays. Au Maghreb, l’habitude tient mieux. Les Algériens jugent l’arabizi utile seulement dans certains cas, comme les Égyptiens, mais s’en servent davantage. Les Tunisiens et les Marocains semblent les plus enclins à répondre en arabizi, même à un message écrit en lettres arabes.
Le recul existe pourtant, et la Tunisie et le Maroc suivent l’Égypte : dans l’ensemble, ceux qui écrivent moins en arabizi qu’à leurs débuts sont plus nombreux que ceux qui l’emploient davantage. En 2022, Karen McNeil voyait déjà baisser la part des commentaires en arabizi sur TunisiaSat, un forum tunisien. À l’inverse, dans chaque pays sauf l’Égypte, 4 à 6 participants disent l’utiliser beaucoup plus qu’avant. Et au Caire, un mémoire soutenu en 2024 à l’Université américaine, celui de Muhammad Wafa, le trouve très répandu chez les jeunes Égyptiens de 17 à 23 ans.
Pourquoi s’y tenir ? Par commodité d’abord, disent les participants. Un Algérien résume sa situation : son clavier est en latin, et il ne le change jamais. D’autres écrivent en arabizi pour des apprenants, ou pour des Arabes qui n’ont jamais appris l’alphabet. Plusieurs participants rappellent que des Arabes de la diaspora ne lisent pas l’alphabet arabe : pour eux, l’arabizi est parfois la seule écriture possible, et peut devenir une porte d’entrée vers les lettres arabes. Plus qu’un remplaçant de l’écriture arabe, c’est donc un registre, celui des messages entre cousins, amis et parents, qu’on prend ou qu’on laisse selon le destinataire.
Arabizi et arabe sur un même visuel : polices et chiffres
L’arabizi s’affiche aussi exprès : statuts, sous-titres de vidéos, menus de snack, faire-part, t-shirts. Quand « mar7ba » côtoie مرحبا sur la même affiche, deux réglages comptent.
- Une famille qui dessine les deux alphabets. Le latin et l’arabe y partagent graisses et proportions, et l’ensemble paraît composé d’une seule main. Alexandria a été pensée pour accompagner Montserrat et propose neuf graisses. Rubik, aux angles légèrement arrondis, donne un ton amical. Readex Pro reprend pour l’arabe la méthode de Lexend, police latine conçue pour faciliter la lecture. IBM Plex Sans Arabic, plus neutre, est dessinée pour rester lisible à l’écran, mobile compris. D’autres familles vous attendent parmi les polices arabes et latines et, pour les sous-titres, parmi les polices arabes pour la vidéo.
- Des chiffres qui restent des lettres. Dans « 3lach », le 3 doit rester un chiffre latin, même si le texte arabe voisin emploie les chiffres orientaux (٣ et ٧). Si votre texte passe par Word, vérifiez le réglage des chiffres : en position « Hindi », il peut afficher le 3 sous la forme ٣, même dans un mot latin. Si votre maquette veut au contraire des chiffres orientaux, écartez Zain : dans ses styles droits, en version 2.000, les chiffres ٠ à ٩ et leurs variantes persanes ۰ à ۹ ont le dessin de 0 à 9.
Repasser de l’arabizi à l’écriture arabe
Pour apprendre à lire et à écrire l’arabe, l’arabizi peut servir de tremplin : chaque chiffre y tient déjà la place d’une lettre de l’alphabet arabe. Notre clavier arabe intelligent lit l’arabizi pendant que vous tapez : chaque mot s’écrit en lettres arabes à sa place, avec des propositions classées selon la fréquence des mots. La touche Espace garde la proposition surlignée, les flèches en choisissent une autre. Une astuce explique le 2 et le 9 dès que vous les tapez, et le guide « ? » affiche le tableau complet.
- « 3lach » donne علاش, « ch7al » donne شحال, « wesh » donne واش.
- « 9alb » donne قلب, comme « 2alb » à l’égyptienne ; avec « 9alb », le clavier propose aussi صلب.
- « 9aba7 » donne صباح (matin) : le clavier retient le mot le plus courant.
- « 8 » se lit d’abord ق, une habitude du Golfe, puis غ : « 8ali » donne قالي, avec غالي en deuxième proposition. Pour غ, « gh » (ou 3′) est le choix sûr.
- « ma3andich » donne معنديش (je n’ai pas).
Si vous corrigez un mot, le clavier s’en souvient dans votre navigateur et vous le reproposera. Gardez quand même l’œil sur le résultat : la darija d’Oran n’est pas celle de Casablanca, et un même mot s’écrit de plusieurs façons. Une fois votre texte en lettres arabes, le guide pour choisir une police arabe vous aide à lui trouver une forme, et la page pour écrire en arabe sur Word règle le passage au document.